Venise, ou l’énigme du parapluie rose

Nous l'avons lu dans: (site Web original) ICI

Venise est à peine croyable.

Je l’imaginais pleine de touristes et usée jusqu’à la corde ; je m’attendais à un parc d’attractions racoleur. Mais il n’y a que peu de sacs à dos autour de nous, et, une fois le Rialto dépassé et les ruelles principales quittées, plus personne.

Venise

Entre temps, nous sommes arrivés dans un autre monde. Une dimension parallèle où les guirlandes de Noël se reflètent dans la surface impavide des canaux, où les délicats ouvrages de pierre accueillent dans leurs alcôves fleuries des statues de la Vierge, où les cours intérieures négligées se délitent autour de leurs fontaines, et où le port de la toque en fourrure est une coutume sexagénaire.

Le gel a figé les appâts minéraux de Venise. Ce dédale croulant sent les siècles, l’iode et le pouvoir. L’eau s’infiltre sous les vêtements car il y a du brouillard, et participe à l’occlusion de la Cité. On n’entend rien, ou peut-être un canot à moteur qui démarre, quelques ruelles plus loin, et s’éloigne – clapotis, silence à nouveau. Une mouette.
L’instant est impossible à dater : de nombreuses rues ne sont pas éclairées, et les commerces se raréfient après le centre. Dès que l’on s’éloigne des quelques axes fréquentés, il n’y a plus que des murs gorgés de sel, des palais aux balcons déserts et des ponts gracieusement incurvés. Des cul-de-sac, en grand nombre, et non-répertoriés par le GPS.

Venise

Un parapluie gît, cul par-dessus tête, sans renoncer à être plus rose que rose.

Dans ce microcosme, il y a deux cartes : une pour les bipèdes, et une pour les poissons. Il y a autant de routes terrestres que de voies aquatiques.

Du côté de l’Arsenal, Venise est réellement sérénissime. La ligne d’horizon (jusque-là accaparée par les frondaisons multicolores des façades et des culottes suspendues) s’ouvre brusquement sur la lagune. Plate, froide et bleue.

Venise
La ville perd de sa superbe et gagne en espace. Nous marchons le long de la mer sur une passerelle métallique, qui est plaquée contre le mur en brique d’un bâtiment mystérieux, qui passerait pour désaffecté s’il n’était cet écriteau qui nous signale que nous sommes filmés. Nous découvrons d’immenses structures à l’abandon, cette fois-ci sans caméras. Nous grimpons le béton nu des escaliers, enjambant les éclats de verre, et sortons sur le balcon inachevé.

Venise

Depuis là, nous voyons tous les replis tortueux de l’île. Nul besoin d’avoir de l’imagination pour fantasmer. L’on se figure sans peine le rayonnement culturel de l’ancien gouvernement insulaire. C’est un décor qui se prête bien à notre idée de la décadence, mais aussi aux complots feutrés et aux secrets d’Etat. Au loin, l’île-cimetière.

Venise

En quittant l’Arsenal, nous passons devant des maisons d’ouvriers. Leur sobriété surprend, aussi proche de l’élégance des palais privés. Il faut bien que des gens construisent et réparent, et puis vivent, parce qu’aucune ville n’est peuplée que d’anciens bourgeois – et de quoi Venise a-t-elle l’air, de l’intérieur ? D’un village fantasmagorique ? D’un naufrage très lent ? D’un ordinaire particulièrement chatoyant ? Avoir Venise pour ordinaire, ça doit bousculer les codes de la beauté. Je suppose que l’on attend des choses très différentes.

Venise
Comment peut-on sortir de Venise après y avoir vécu sans poser sur le monde un regard étonné, comme si l’on était brusquement rappelé à la réalité ? Le monde inesthétique, bruyant.

Alors que Venise observe, au mois de décembre, un silence de cathédrale.

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