Sauvage par nature de Sarah Marquis

J’ai découvert assez tardivement les univers percutants et passionnels de Sarah Marquis ; c’était à Noël 2016, quand un de mes fils m’a offert son livre Déserts d’altitude, où elle raconte avec force, fougue, émotion et partage, les 7000 kilomètres qu’elle a parcourus, à pied, dans la Cordillère des Andes.

Mon fils savait que je ne pouvais être insensible à un périple Andin…, sur la trace des Incas, développé à pied, comme en l’habitude des civilisations précolombiennes.

Sarah est Suissesse, et elle est donc voisine de ma bonne ville de Lyon ; elle s’est donnée comme objectif de parcourir le monde à pied, et ce depuis vingt-cinq ans, elle qui atteint les 46 ans cette année…

Ce livre raconte son périple, en solitaire, de la Sibérie en Australie, sur une période de 3 ans.

Je ne vais pas dévoiler l’intériorité intégrale de cette forte promenade, cela ne serait pas convenable, car il faut suivre pas à pas (et cette acception est à prendre à la lettre) son parcours, qu’elle nous fait ressentir, percevoir ; elle réussit à évoquer son vécu pour que le lecteur se place en son sillage et avance, avec elle, en ses conquêtes, en ses moments de joie, en ses doutes,  en ses craintes et en ses colères.

Je n’ai jamais rencontré Sarah, mais j’espère avoir ce plaisir prochain, car je suis certain de pouvoir dialoguer avec elle avec conviction, car je partage avec elle une volonté ermite de voyageur impénitent qui peut totalement s’apprivoiser à la solitude, mais je n’aurais jamais son cran, ses capacités introspectives pour faire face aux éléments et donner corps et cœur, sans relâche, à sa seule volonté de marcher et ainsi de s’accomplir.

Et pourtant j’aime marcher en solitaire, je parle souvent à haute voix, cela contribue à réfléchir, à se poser, à donner force à l’essentiel et à se retrouver, pour se réorienter, pour fuir les instantanés coupables d’assaisonner des principes édictés que l’on finit par façonner ou auxquels on adhère par facilité…, en oubliant la prise de recul et la nécessaire respiration…

Je vais donc tenter de vous narrer tout le bien que je pense de ce livre mémoire de marche au long cours, de voyages inattendus, et j’espère bien pouvoir croiser Sarah, pour prolonger le débat lancé par cette humble et modeste chronique qui vise cependant à lui rendre un hommage marqué et révérencieux (si, si !) car elle identifie l’essentiel de nos vies : vivre intensément ce qui nous conduit à nous ouvrir à l’autre, pour s’enrichir de ses/nos différences et ainsi construire une émancipation libre.

Sarah aime le thé, il la rassérène, il lui procure un temps de pause et de repli, il pénètre ses entrailles pour un vigoureux appui face aux denses efforts et il lui assure l’équilibre corporel par sa saveur diffusée, en association avec les paysages rencontrés. Je suis aussi amateur et même amoureux du thé, boisson la plus bue dans la planète, après l’eau. Dans nos réalités professionnelles, on vous assène souvent d’un  « voulez-vous un café ? », je n’ai pas de scrupule à boire parfois cette boisson noirâtre, mais sans envie ou aménité. Boire un thé place le temps en suspension, il faut le laisser infuser et attendre ; il permet aussi ce moment de respiration pour se plonger un instant en rêverie ou en contemplatif, ou en révision de ce que l’on a fait ou que l’on devra mettre en place…

Sarah n’aime pas les manques d’élégance, les oublis de la communion et de la concorde, moi non plus vraiment ; elle est capable de se fâcher et de changer de chemin si elle côtoie des personnes qui réfutent de la considérer ou de répondre à une de ses questions, qui se positionnent face à elle en la repérant en position infériorisée, car sa condition de femme ne pourrait revêtir une réelle indépendance… Elle ne supporte pas d’être caractérisée par un jugement de valeur inconséquent sur son expédition ressentie comme saugrenue et inutile ; elle peut même faire face et front auprès de personnes qui pourraient s’en prendre à elle, en violence, car elle sait que si l’on ne réagit pas pour dire que l’on n’accepte pas la désinvolture ou la soumission, la destruction de son ou de notre identité guette…

Sarah sait s’arrêter pour fixer les plénitudes, qu’elles soient liées à la captation d’une si rare panthère des neiges en photographie, qu’elles correspondent à la rencontre avec un nomade, qu’elles s’identifient avec l’immensité du désert de Gobi où l’on fait corps avec la nature sans repérer âme qui vive, qu’elles drainent sur les traces d’un ancien temple dans la jungle Thaïe ou qu’elles s’associent aux retrouvailles avec un petit arbre fétichisé en Australie. Oui quand on se promène, il faut fixer les moments de beauté et se remémorer sans cesse le fait d’avoir fait face à cette beauté magnifiée.

Sarah sait parler des animaux, et notamment des chevaux sauvages ou domestiqués, qu’elle croise en sa longue route ; elle évoque des moments forts avec son chien resté sur place en Suisse et avec lequel elle communique par téléphone, par instants, en ayant la douleur de le savoir si loin et en ayant le bonheur de comprendre qu’il sait qu’elle lui parle en direct.Le passage du livre où elle apprendra sa mort représente des pages de littérature majeures qui portent – par la force des esprits – son D’Joe comme elle l’appelle – très haut son affection pour son chien tant aimé.

Sarah sait évoquer les cheminements intérieurs : elle parle de décroissance, sans considérer qu’elle se place en vérité, elle veut que les peuples de tradition et autochtones puissent conserver leurs rites et leurs communions avec les natures, mais elle ne veut pas replier les développements qui leur procureraient un mieux-être dans la qualité de leur vie quotidienne ;  elle se pose des questions sur la pertinence de sa quête, se distend, se questionne, mais elle va de l’avant, car tout retrait serait aussi une forme de commisération et elle ne peut envisager la vie sans en être actrice et sans s’impliquer pour la rendre plus positive et alerte.

Sarah sait surtout nous transporter pour que nous soyons attentifs à la flore, à la faune, à la communion vers l’autre et pour que nous nous fixions des challenges et pas des limites, des ouvertures et des passerelles et pas des murs ou barrières, et pour que nous participions à notre propre élévation, pour apporter à l’humanisme ce qu’il a de plus précieux, la volonté de découverte, dans le respect de l’identifié différenciée de l’autre.

« Nous vivons sur une même planète de sangs mêlés » disait Victor Hugo, poursuivons le chemin pour aider à construire une relation plus fraternelle, faite d’écoute et d’empathie, en prenant toujours le temps qu’il faut, et en réfutant les mirages des instantanés, qui empêchent les analyses approfondies et réduisent ainsi les temps de rencontre.

Merci Sarah, et au plaisir de pouvoir partager un thé avec vous, et quelques minutes de communication pour assurer « élévation et respiration », comme on dit au Québec, où la relation à l’autre doit toujours intégrer ces deux paramètres si on la veut confiante et intelligente. Beau programme que je fais mien !

Éric

Blog Débredinages

 

Sauvage par nature

Sarah Marquis

Collection de poche, Pocket

Sarah a reçu le prix européen de l’Aventurier en 2013 ! Bravo à elle !

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