quand je voyage

Nous l'avons lu dans: (site Web original) ICI

Le rugissement de l’appareil qui vibre dans mes tripes au décollage m’apporte à chaque fois une émotion renouvelée. Le sentiment de vulnérabilité, d’immensité, me transporte corps et âme, petit point d’argent dans le ciel azur intense survolant un tapis de ouate d’une densité palpable. Le visage abandonné contre le hublot pour jouir des derniers rayons du soleil, je redoute l’arrivée, l’inévitable fourmilière trépidante autour des carrousels à bagages, l’indifférence du personnel au sol, le regard soupçonneux des services de sécurité, la cohue devant la sortie. C’est dans le brouhaha inimitable des aéroports que je fais la transition avec ma vie quotidienne de femme favorisée où j’ai le loisir de me plaindre du bruit des éboueurs à cinq heures du matin, des chiens et du coq des voisins, des voitures diesels qui empestent la rue, de la queue interminable aux guichets de la poste, de la qualité gustative médiocre des fruits et légumes du supermarché, du montant exorbitant de la facture du garagiste, de l’augmentation des primes d’assurance, du loyer, du coût de l’électricité, du prix de la pizza… simplement parce que c’est dans la nature des Français tout spécialement de se plaindre. Ce qu’il faut constater c’est que pouvoir se plaindre de tout cela signifie qu’on y a accès : on a un pouvoir d’achat si mince soit-il, une voiture, un toit sur la tête, des vêtements pour l’hiver et pour l’été, accès à l’électricité, à l’eau courante froide et chaude, à la nourriture quotidienne. On oublie bien vite que tout ceci est un privilège inaccessible à des millions de personnes chaque jour sur notre planète, près de chez nous, à un saut de puce en avion, dans des pays où les bidonvilles insalubres cohabitent avec les hôtels de luxe aux halls d’entrée à l’ambiance feutrée, marbre blanc et palmiers bien taillés, piscine turquoise avec cascades qui n’éclaboussent même pas les riches héritières lascivement allongées sur des transats entre frangipaniers et lauriers roses, entre des hommes d’affaires un œil vissé sur le laptop et l’autre sur le smartphone, et des touristes bedonnants qui parlent fort en sirotant des cocktails dans les jardins en terrasses bordées par des strelitzias sur fond de mer émeraude.

Pour moi voyager ne veut pas dire aller en vacance à l’étranger dans un joli hôtel pendant une  semaine, juste pour aller ailleurs… faire du shopping et du bronzing outremer, se lâcher dans les boutiques de souvenirs, passer la nuit en boite sur de la musique disco des années 80, se reposer dans un village-club avec les enfants et visiter des pyramides à bord d’un autocar climatisé. J’ai, moi aussi bien sûr, fait des vacances balnéaires dans des hôtels de plage en Italie, en Tunisie ou en Espagne mais ce n’était pas ce que j’appelle le « voyage ». Il est certes indéniable que ce tourisme là contribue plus à l’économie locale en termes de devises et d’emplois que le routard qui vit avec trois fois rien… encore que l’impact négatif sur la population locale soit parfois regrettable.

Quand je dis « j’aime voyager » et qu’on me répond « Moi aussi, l’an dernier on a fait la Thaïlande et cette année on va faire la Turquie ! » je réponds « génial » et je change de sujet. Ce verbe faire m’exaspère.

Je refuse d’être une touriste lambda : quand je dis « j’aime voyager » je dis que je veux explorer un pays et en faire partie, je veux me mêler à la population locale, rencontrer l’autre, échanger et donner, surtout donner, à cœur ouvert. Pour quelques jours ou quelques mois. Le voyage c’est se prélasser sur les terrasses des petits cafés en Suisse ou en Belgique en lisant le journal du matin, cueillir les oranges en Sardaigne et les olives en Crête, marcher sur les plages de Punta Cana en tenant par la main des petits Dominicains, faire de la plongée en Australie pour vérifier l’état de santé des coraux, dormir à la belle étoile sur les dunes marocaines, danser la salsa sur les petites places à Porto Rico ou déguster du rhum à Cuba avec des fumeurs de Havanes, boire le thé sous le manguier à Bakau pendant tout l’après-midi en jouant du djembé, et aller fouiner chez les bouquinistes parisiens, dans les vieilles merceries de Turin, faire du vélo le long du lac Michigan, parcourir à cheval les plaines de Mongolie et escalader le Stromboli, faire du surf à Hawaii, du voilier en Bretagne, du rafting improvisé en Amazonie, jouer au pendu sur le sable de Blacks Beach après avoir ramassé les déchets oubliés sur la plage, jouer au mikado avec un barman sur le comptoir d’un bar à Majunga, patienter pendant des heures pour voir un caméléon changer de couleur, les aurores boréales envahir l’horizon, se faire lire les lignes de la main à Manhattan, méditer au Kerala,  s’asseoir avec les grands-mères portugaises sur les bancs de Nazaré et faire du crochet en discutant du bon vieux temps, montrer à une jeune épouse turque comment faire un guacamole, cuisiner un repas français avec des produits thai pour des hôtes généreux.

Je veux rencontrer des gens comme moi qui ne sont pas comme moi, mais des gens curieux, que je peux aimer. Je veux prendre des photos émouvantes de mes rencontres improbables. Je veux que mon esprit soit constamment sollicité, mon âme émue de cette vie sur terre. Je veux voir les choses avec mes yeux et avec mon coeur  et tendre une main bienveillante, rire aux éclats avec les petits vendeurs de babioles. Je veux être étonnée, stupéfaite voire abasourdie, émerveillée, émoustillée, défiée, jalouse, amusée … Je veux montrer mes photos et me souvenir comme  j’ai été touchée par les lieux que j’ai visités et les gens que j’ai rencontrés, comment les œuvres de Jackson Pollock ou Giorgia O’Keeffe ont marqué mon cœur par leur beauté tellement irradiante que dix ans plus tard j’en suis encore bouleversée. Je veux inviter des amis à la maison et raconter comment j’ai été aimée et comment j’ai laissé une partie de moi chez ceux qui m’ont accueillie.

Ceci pour moi est le voyage et je pense que c’est pourquoi j’ai toujours vécu ma vie comme une aventure enrichissante.

Et je me rends compte en écrivant que même dans ma ville je suis en voyage.

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